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jeudi, décembre 04, 2003
La "diplomatie Villepin" jugée par les intellectuels LE MONDE | 03.12.03 | 13h35 • MIS A JOUR LE 03.12.03 | 17h21 UN AUTRE MONDE, de Dominique de Villepin, préface de Stanley Hoffmann, L'Herne, coll. "Théorie et stratégie", 660 pages, 26,50 €. Avant comme après la crise irakienne, Dominique de Villepin s'est attaché à inscrire son action au Quai d'Orsay dans une réflexion sur les incertitudes du monde de l'après-guerre froide, les dangers de l'après-11 septembre 2001 et la façon d'y faire face. C'est une sorte de profession de foi dans les vertus d'un monde pluripolaire, multiculturel, et dans un effort multilatéral de règlement des conflits par le biais de l'ONU, instrument encore imparfait d'un droit international encore en formation. Sous le titre Un autre monde, les éditions de L'Herne publient l'ensemble des discours, interventions et entretiens du ministre des affaires étrangères d'août 2002 à novembre 2003. Le lecteur pourra y juger la cohérence d'une pensée animée par la conviction que, face à l'administration américaine, "deux visions du monde" s'affrontaient dans la crise irakienne. Ce recueil est préfacé par le politologue américain Stanley Hoffmann, qui, "en vieux gaullien", se dit séduit par cet "idéaliste lucide", en qui il vit "un vrai révolutionnaire" dont l'inspiration mêlerait Jean Jaurès et Charles de Gaulle. Plaçant "la quête de l'universel" au cœur de l'identité française, l'avant-propos de Dominique de Villepin assigne à la diplomatie française "un devoir fondamental : celui de préserver l'extraordinaire diversité du peuple français, de ses apports et de ses héritages". Mais l'autre intérêt de l'ouvrage est qu'il se clôt sur une partie intitulée "Débat" où quatorze intellectuels, étrangers et français, jugent la "diplomatie Villepin". D'Antonio Tabucchi à Norman Mailer, de Régis Debray à Bernard-Henri Lévy, l'exercice, loin d'être complaisant, est d'une réelle diversité, riche de ses nuances et variantes. Le Monde en donne ici un aperçu à travers des extraits des contributions de l'Allemand Christoph Bertram, du Mexicain Carlos Fuentes et du Péruvien Mario Vargas Llosa. UN PHARE, MAIS PAS UN REMORQUEUR par Christoph Bertram Quand Dominique de Villepin, assis à l'honorable place de la France au Conseil de sécurité de l'ONU, le 14 février 2003, a livré ce qui fut la plus élégante et convaincante condamnation de la précipitation de l'Amérique à se lancer dans une guerre en Irak, je le regardais avec admiration et gratitude, en total accord avec lui, comme des millions de personnes dans le monde. Enfin, il y avait là le représentant d'un pouvoir européen majeur qui, adroitement et pertinemment, prenait, un par un, tous les arguments concoctés dans l'avidité d'une guerre par une administration américaine qui ne voulait pas donner une autre chance aux inspecteurs de l'ONU dirigés par Hans Blix. Les événements, depuis lors, ont fourni des preuves supplémentaires et, maintenant irréfutables, que l'action engagée par les Etats-Unis était injustifiée. Il n'y avait pas de danger évident et immédiat en préparation en Irak, il n'y avait pas de lien avec le terrorisme international - encore plus inquiétant -, le coup d'Etat contre le régime de Saddam n'a pas signifié le commencement de plus de stabilité dans la région troublée de l'Est, mais au contraire plus de conflits, plus de tueries, plus d'instabilité. Oui, un méchant tyran avait été chassé. Mais les arguments avancés pour le faire s'étaient révélés faux, comme cela était prévisible. La France, un phare qui envoie des faisceaux de raison et de bon sens dans le monde obscur des préjugés et du fanatisme. En effet, c'est ainsi que la classe diplomatique française s'est présentée, et a souhaité être perçue par les autres nations. Mais comme les marins le savent bien, les faisceaux éclairent les bateaux pour les guider sur une route sans danger. Ce sont des indicateurs, peut-être même des inspirateurs. Mais ils dépendent des autres pour agir. La politique étrangère de la France, une nouvelle fois, a préféré choisir une belle apparence à une action efficace. Et la crise irakienne n'est pas une exception. Rétrospectivement, ceci est encore plus évident. Depuis 1998, quand le régime irakien a obligé les inspecteurs de l'ONU à quitter le pays, la plupart des membres du Conseil de sécurité, France incluse, semblaient s'être désintéressés de ce problème. Conjointement avec la Russie, la France a même tenté d'obtenir une levée rapide des sanctions contre l'Irak, comme si l'expulsion des inspecteurs n'avait pas vraiment d'importance. Ce ne fut pas avant début 2002 que la question des inspections revint à l'ordre du jour - ce fut le résultat des pressions américaines et non pas celles de la France ou de l'Europe. Peut-être y a-t-il eu une chance de former une coalition européenne sur la manière de procéder. S'il y en a eu une à ce moment-là, personne ne l'a tentée. Ni l'OTAN, ni le Conseil européen ne manifestèrent beaucoup de patience sur ce point. Le gouvernement allemand a déclaré catégoriquement, en août 2002, qu'il ne participerait à aucune pression militaire pour permettre aux inspecteurs de retourner en Irak. La France a laissé sa décision en suspens, et les deux pays ont soutenu la résolution 1441 du Conseil de sécurité de l'ONU simplement comme une étape intermédiaire. Ils n'essayèrent pas non plus de bâtir un consensus au sein de l'Union européenne et des pays désireux d'y entrer. Au lieu de cela, ces derniers ont été réprimandés sur les marches du château de Versailles comme des enfants turbulents et ingrats. Peut-être eût-il été vain de vouloir rassembler l'Europe alors que l'administration Bush exerçait de fortes pressions. Mais l'effort ne fut jamais sérieusement entrepris, hormis lorsque le premier ministre britannique tenta vainement d'amener les autres gouvernements européens à soutenir les Etats-Unis. Quand cette tentative a échoué, aucun pays important de l'Union européenne, la France incluse, n'a semblé prêter beaucoup d'attention au désarroi de l'Europe. Il y avait une dernière chance, bien que ténue, en mars 2003. Le gouvernement de Tony Blair, qui se battait alors pour un soutien politique dans le pays et à la Chambre des communes, s'était engagé à ne pas rejoindre les Etats-Unis dans une invasion de l'Irak sans une seconde résolution du Conseil de sécurité de l'ONU. Cette résolution aurait donné quelques semaines de plus à Hans Blix et à ses inspecteurs et aurait entraîné un ultimatum : l'Irak n'aurait pas fait preuve de bonne foi dans le temps prescrit, le Conseil de sécurité de l'ONU aurait autorisé l'usage de la force contre Bagdad. Plus important encore, il aurait été impossible pour la Grande-Bretagne de rejoindre les Etats-Unis si ces derniers avaient agi malgré tout. L'Europe serait, miraculeusement, restée hors de la guerre, une fois de plus, unie. Comme d'habitude en politique, les alternatives à ce qui se passait étaient inévitablement hypothétiques. En l'absence de certitude, nous dépendons de la plausibilité. Aujourd'hui, la plausibilité suggère qu'il y avait une réelle chance dans ces semaines tragiques de mars 2003, sinon de prévenir la guerre, du moins d'empêcher la Grande-Bretagne de se joindre aux Etats-Unis, et de réunir l'Europe. A LA GLOIRE DE LA FRANCE par Carlos Fuentes Que Donald Rumsfeld ait commencé par signer, en 1983, l'alliance des Etats-Unis avec Saddam Hussein, en lui fournissant les armes de destruction massive qui aujourd'hui ôtent le sommeil au Dracula du Pentagone, est une preuve supplémentaire de l'existence d'une double vérité. Les Etats-Unis sont le Dr Frankenstein du monde moderne, dont la spécialité est de créer des monstres qui, en fin de compte, se retournent contre leurs créateurs. Saddam en Irak, Ben Laden en Afghanistan sont les fils de la politique extérieure obtuse, mercenaire et contradictoire d'une nation qui, quand elle le veut, peut être à la fois éclairée et pragmatique. Imaginons ce que serait aujourd'hui le monde si Bill Clinton était toujours à la Maison Blanche ou si Al Gore avait gagné (comme ce fut le cas si on s'en tient au suffrage populaire) la dernière élection présidentielle. Bill Clinton a rempli ses incontournables obligations en tant que chef de la superpuissance avec une sagesse, une capacité de négociation et de conciliation totalement étrangères au tapage manichéen ("Avec nous ou contre nous", "L'Axe du Mal") de l'évangéliste enfouraillé qui lui a succédé à la Maison Blanche. Je suis persuadé que Clinton et Gore auraient concentré l'effort de leur pays, après le 11 septembre, sur la lutte contre le terrorisme - un ennemi non conventionnel et qui doit être combattu par des moyens non conventionnels -, au lieu de dévoyer leurs forces et de sacrifier la solidarité mondiale à la guerre contre l'Irak. Bush et compagnie, par leurs actes atrabilaires et destructeurs de l'ordre international, vont transformer le monde en une pépinière de terroristes. Aujourd'hui Ben Laden possède, grâce à l'aveuglement du gouvernement actuel des Etats-Unis, une armée de terroristes potentiels qui, ô ! ironie, seront sans doute à l'abri de la répression antifondamentaliste de Saddam Hussein. Mais, ce qui est évidemment encore plus grave, c'est la consécration par la Maison Blanche du principe de l'attaque préventive. La guerre froide n'est pas devenue chaude grâce au recours à la dissuasion et à la retenue. Une fois ces principes supplantés par un usage discrétionnel de la force, toute nation opposée à une autre peut se sentir autorisée à asséner le premier coup. Le meilleur exemple de l'attaque préventive a été fourni par le Japon à Pearl Harbour, le 7 décembre 1941. Un jour qui survivra dans l'infamie, a dit à l'époque le plus grand président nord-américain du XXe siècle, Franklin D. Roosevelt. L'attaque contre l'Irak deviendra-t-elle un autre "jour infâme" ? Je l'ignore. Mais, faute d'être infâme, ce sera, en revanche, le jour de tous les dangers. A moins que la communauté internationale unisse ses efforts pour créer un ordre juridique et politique solide pour le XXIe, nous basculerons de crise en crise jusqu'à un précipice qui, lui, a un nom : Apocalypse nucléaire. C'est pour cette raison que la sage fermeté de la France, de son président, Jacques Chirac, et de son ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin, rend service non seulement au monde, mais aussi aux Etats-Unis d'Amérique, en ouvrant la perspective saccagée d'un ordre mondial fondé sur le droit. Oublieux, frivole, ignorant, le gouvernement nord-américain actuel n'entend rien à ce raisonnement. Les ultras du Nord croient offenser la France - de façon ridicule - en baptisant les pommes de terre frites - French Fries - pommes de terre libres - Freedom Fries. Peut-être cesseront-ils pour un temps de boire de l'Evian et, pour moins longtemps, du champagne. Mais dès qu'on entre dans la baie de New York, la statue de la Liberté - présent de la France aux Etats-Unis - rappelle aux Nord-Américains que s'ils croient qu'ils ont sauvé la France au cours des deux guerres mondiales, de son côté la France a contribué de façon décisive à créer les Etats-Unis d'Amérique. (...) L'espoir existe que la coterie qui s'est emparée de la Maison Blanche en soit expulsée en novembre 2004. Pour l'heure, cependant, ils auront fait tout le mal que peut faire un pouvoir sans limites externes, mais, à vrai dire - et c'est là la grande différence avec les pouvoirs impériaux de jadis - avec de sérieux garde-fous démocratiques internes. Au dehors, il n'y a personne pour se dresser face au gouvernement des Etats-Unis. Au dedans, l'électeur - même si les élections sont sous l'emprise du pouvoir de l'argent -, les médias - tout intimidés qu'ils sont par l'argument patriotique -, le Congrès et le pouvoir judiciaire - dans la mesure où ils revendiquent leurs droits -, font tous ensemble des Etats-Unis la seule superpuissance du monde globalisé, mais aussi le premier empire global doté de contrôles internes potentiels. Comment qualifier un pouvoir aussi étendu, aussi puissant et aussi contradictoire ? Quel nom donner à ses dirigeants presque anonymes ? Quel destin attribuer à la nation américaine ? Expansion ou explosion ? LE MOINDRE MAL par Mario Vargas Llosa Mon opposition à l'intervention militaire des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne en Irak, exposée sans nulle ambiguïté le 16 février, a été fort nuancée, pour ne pas dire corrigée, après mon voyage -Le Monde a publié, du 3 au 9 août, le récit du séjour de M. Vargas Llosa en Irak-. C'était, précisément, l'une des deux raisons de mon séjour là-bas : vérifier sur le terrain - du point de vue irakien - si les arguments avancés par le ministre des affaires étrangères français pour condamner l'intervention militaire étaient toujours aussi convaincants que lorsque je raisonnais dans l'abstrait sur ce sujet, loin du théâtre des événements, en Europe. Je persiste à croire que ce fut une très grave erreur de la part des gouvernements de la coalition de brandir, pour justifier l'action militaire, l'existence d'armes de destruction massive aux mains de Saddam Hussein et le lien de ce dernier avec Al-Qaida et les auteurs du massacre du 11 septembre, alors qu'en l'absence de preuves, en définitive, cela apparaît, dans l'état actuel des choses, plutôt comme des prétextes que comme des raisons concluantes. Car la destruction de la dictature de Saddam Hussein, une des plus cruelles, corrompues et démentes de l'histoire moderne, était une raison en soi suffisante pour justifier l'intervention. Comme aurait été justifiée une action préventive des pays démocratiques contre Hitler et son régime avant que le nazisme précipite le monde dans l'apocalypse de la seconde guerre mondiale. "Saddam Hussein devait tomber, mais par l'action interne des Irakiens eux-mêmes", a dit le président français Chirac, en manifestant par cette phrase une méconnaissance profonde du régime présidé par Saddam Hussein. Comme celui de Hitler ou de Staline - ses modèles -, le dictateur irakien avait dépossédé tout son peuple de sa souveraineté et, par l'exercice d'une terreur vertigineuse, colonisé les esprits des Irakiens jusqu'à annihiler, à plus ou moins long terme, toute possibilité réaliste de soulèvement efficace contre le régime ouvrant la voie à un processus de démocratisation. (...) Criticable, sans doute, par son caractère unilatéral, et dépourvue qu'elle est du soutien des Nations unies, l'intervention militaire de la coalition a ouvert, néanmoins, pour la première fois dans l'histoire de l'Irak, la possibilité pour ce pays de briser le cercle vicieux de l'autoritarisme et du totalitarisme dans lequel il a sombré depuis que la Grande-Bretagne lui a accordé son indépendance. Malgré toutes les souffrances qu'a entraînées pour les Irakiens l'intervention militaire, celles-ci restent encore minimes si on les compare à celles qu'ils ont dû endurer en raison de la politique de génocide, d'abjection et de répression systématique du régime du Baas. (...) Sans doute est-il dangereux d'établir comme norme le droit des nations démocratiques à agir militairement contre les dictatures, pour faciliter les processus de démocratisation, car dans certains cas pareil principe pourrait n'être qu'un écran de fumée pour des aventures à caractère colonial. Cette conduite ne peut être légitime que dans des cas exceptionnels, quand, par sa nature extrême, ses excès criminels, ses génocides, une dictature a colmaté les voies de liberté qui auraient permis au sein du peuple une action pacifique de résistance, ou quand elle devient, par ses initiatives belliqueuses contre ses voisins et ses atteintes aux droits de l'homme, un danger sérieux pour la paix mondiale. Les témoignages iraquiens unanimes que j'ai pu recueillir dans mon court séjour en Irak m'ont convaincu que le régime de Saddam Hussein présentait très exactement ce caractère d'exception. Il est certain qu'une intervention de cette nature aurait dû être légitimée par la légalité internationale représentée par les Nations unies. Mais l'opposition de la France, qui a menacé d'opposer son veto au Conseil de sécurité, a fermé toutes les portes à cette possibilité. La guerre d'Irak dépasse largement les frontières de l'ancienne Mésopotamie. Elle a servi à mettre en lumière, en les aggravant, les différences entre les Etats-Unis et ses anciens alliés, comme la France et l'Allemagne, et à attiser la haine contre les Etats-Unis, en légitimant un nouvel antiaméricanisme sous couleur de pacifisme et d'anticolonialisme où se côtoient nostalgiques du fascisme et du communisme et nationalistes, sociaux-démocrates, socialistes et mouvements antiglobalisation. Par un étrange retour de manivelle, la guerre d'Irak a permis, en Europe et en Amérique, de faire apparaître Saddam Hussein comme le David du tiers-monde résistant à l'aventure coloniale et pétrolière du Goliath-Bush, et de diaboliser les Etats-Unis comme la source première de la crise internationale que vit le monde depuis le 11 septembre 2001. Il est déplorable de voir la frivolité, assortie d'un nationalisme croissant, affichée par le gouvernement français dans cette affaire, contribuer à la dénaturalisation de la réalité historique, dont l'un des plus graves effets a été la division au sein de l'Union européenne, qui menace de retarder, voire de paralyser pour un temps indéfini le processus d'intégration de l'Europe. • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 04.12.03
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